« Que la nature est belle et que le cœur me fend »    Aragon

Je  suis une vieille dame de 14 milliards d’années. La Terre  est mon seul bien. Vous en êtes les locataires depuis quelques milliers d’années.

 Si je prends la parole c’est  parce que je suis fatiguée, essoufflée. Je brûle, je suffoque, j’ai mal. Mes ressources s’épuisent et ma patience aussi !!

Et tout cela je vous le dois, à  vous les humains.

Aujourd’hui je vous adresse un avertissement solennel. Si vous ne prenez pas le temps de réfléchir, de changer, de préserver le lieu de vie que je vous prête,  j’envisage de vous donner congé définitivement.

Je suis âgée donc patiente mais le point de non-retour approche où je devrai décider de vous expulser pour donner leur chance à d’autres espèces. Cela m’est très facile, vous en faîtes l’expérience à petite échelle dans le temps présent.

Avant de décider, je vais prendre le temps de vous expliquer, de vous raconter brièvement votre propre histoire. J’espère que cela vous donnera à réfléchir pendant qu’il en est encore temps.

Je ne vous aime pas, en tout cas pas plus que les lombrics, les bactéries ou les fourmis, pas plus que les roses ou l’herbe.. Je vous observe, je vous écoute et vous me désespérez.

Vous êtes une espèce parmi d’autres, à qui j’ai donné sa chance. Je vous ai laissé le temps.

Peut-être trop de temps…

Depuis que vous vous êtes dressés sur vos deux jambes vous en avez fait du chemin.

Vous avez pris doucement possession de la planète comme si elle était votre bien naturel.

Pour cela vous vous êtes auto-désignés Homo Erectus, Homo Habilis. Vous vous êtes décrétés espèce supérieure, vous arrogeant le droit de vie et de mort sur toutes les autres qu’elles soient animales, végétales ou minérales. Vous avez même décrété que votre existence était d’essence divine, justifiant par là même toutes vos actions et exactions.

Pendant des milliers d’années, j’ai observé tous vos errements avec curiosité et amusement.

Capables du meilleur comme du pire, je vous ai vus développer l’agriculture, l’outillage, l’habitat, l’artisanat avec admiration.

Mais très vite le doute m’a envahie. Dès qu’une invention pouvait servir utilement votre collectivité, certains d’entre vous l’ont dévoyée dans des projets de conflits, de conquêtes, de pouvoir et d’asservissement de leurs congénères.

Le feu qui pouvait cuire vos aliments et réchauffer vos habitats a servi aussitôt à brûler l’habitat du voisin et détruire ses cultures.

Le fer qui a permis d’outiller et d’instrumenter vos activités a immédiatement servi à fabriquer des armes au service de vos conflits et conquêtes, bien au-delà de leur usage domestique pour la chasse et l’agriculture.

Très vite vous m’avez inquiétée…

Quelle est cette espèce dont l’imagination et l’habileté à se développer et s’implanter dans les territoires qu’elle occupe n’a d’égale que sa farouche obsession de conquête et de de destruction de celui de ses semblables ?

Pendant des siècles, des millénaires,  vos joutes et guerres m’ont intriguée. Comme elles ne concernaient que votre propre espèce, j’y ai vu une sorte d’autorégulation,  comme le font les abeilles ou les lemmings quand un territoire n’offre pas assez de nourriture pour tous. Une partie des congénères  migre ou disparaît au profit de l’espèce elle-même et de sa survie.

Mais des signes avant-coureurs ont commencé à m’inquiéter. Je n’en retiendrai que quelques- uns.

Les guerres de religions, la stigmatisation de populations entières et leur tentative d’extermination ont pris des proportions alarmantes.

Soucieuse de vous ramener à la raison, j’ai laissé une pandémie vous alerter à plusieurs reprises. La lèpre, ainsi l’avez-vous nommée, devait être un coup de semonce vous ramenant à plus de modestie et d’empathie pour vos semblables. L’histoire montre qu’il n’en fut rien.

Mon irritation est montée d’un cran lors de la conquête et l’asservissement des populations indigènes des Amériques comme vous les avez désignées dans une autocongratulation de  soi – disant « découvreurs ».

Pour la première fois et de manière massive vous avez utilisé mes ressources naturelles pour détruire en masse vos congénères, à savoir des virus comme la variole et autres épidémies que vous avez importées sciemment, sachant leur pouvoir de destruction massive sur des populations non immunisées.

Soif de pouvoir, de domination, d’accaparement des richesses du sol et des terres, telle semble être votre logique collective dans ces siècles de guerres incessantes.

La situation a empiré vers la fin du XIXème siècle. Votre imagination, débordante je vous l’accorde, a développé la technologie, l’industrialisation, la production effrénée de biens de consommation en même temps que vous inventiez le besoin de les consommer.

Vous êtes passés en un siècle du stade d’espèce s’autorégulant bon gré mal gré                         (les naissances équilibrant les décès)  à celui d’espèce endémique dont la croissance exponentielle et l’action destructrice des ressources du territoire s’est accélérée.

J’ai tenté une nouvelle fois de vous faire signe. Après le conflit, la boucherie de 1914/1918 j’ai laissé un virus vous inciter à réfléchir sur votre dérisoire condition et la fragilité de votre existence en temps qu’espèce. Influenza, grippe espagnole l’avez-vous nommée.

 Mais 50 millions de morts ne vous ont nullement amenés à plus de raison.

De conflits mondiaux menés par certains de vos pires représentants organisant avec le soutien actif ou passif d’une bonne partie de leurs congénères des génocides, des pogroms, des épurations ethniques,( Les camps d’extermination, Le Rwanda, L’ex Yougoslavie, le Cambodge en sont quelques exemples).

Là encore, j’ai assisté effrayée à votre propension à l’autodestruction. Oh j’ai bien tenté de vous alerter sur la déforestation massive qui accompagnait vos querelles intestines. Vous réveillez les démons enfouis dans mes profondeurs (Ebola, Dengue, HIV). Vous jouez avec le feu sans écouter les messages en croyant toujours que vos technologies vont maîtriser la situation.

Mais un exemple illustre la colère qui m’envahit de plus en plus.

La découverte du radium, les recherches de Pierre et Marie Curie au service de la santé sur la radiologie illustrent votre capacité sans limites à inventer et œuvrer au service du bien commun.  Les travaux d’Einstein, entre autres brillants scientifiques m’ont impressionnée.

Quelles perspectives immenses pour l’avenir de votre civilisation dans son biotope !

Hiroschima et Nagazaki semblent en être les applications les plus abouties que votre espèce  ait développées.

Vous êtes devenue la première espèce en mesure de détruire la planète qui l’héberge gracieusement.

Depuis quelques décennies (une poussière de temps pour moi) les choses s’accélèrent dramatiquement. L’industrialisation galopante, la déforestation massive, la destruction des terres au profit du bétonnage urbain prennent des proportions  jamais atteintes, dépassant la cote d’alerte du supportable. Pourtant des signaux d’alerte se multiplient. Entre le réchauffement climatique, la montée du niveau des océans, la fonte des glaciers, vous avez sous les yeux chaque jour les preuves de l’action délétère de votre modèle de développement.

Vous le savez.

 Certains d’entre vous, plus lucides ont tiré maintes et maintes fois la sonnette d’alarme (le GIEC entre autres). Certains responsables politiques, jamais avares d’une bonne formule, ont parlé « La planète brûle et nous regardons ailleurs ». Ces propos restés sans effets se heurtent à votre logique autodestructrice et consumériste.

Reprenant vos outils d’analyse, je vous parle aujourd’hui de l’augmentation insupportable du CO2, de la disparition de 50% à 90% des espèces vivantes, de votre propre fragilisation entant qu’êtres vivants. La pollution vous tue, elle tue vos enfants. Votre alimentation, votre usage effréné de molécules dont le bénéfice-risque devient négatif vous fragilisent toujours plus. Là encore j’ai tenté de vous alerter en laissant des virus devenir résistants à toute antibiothérapie,  pour atténuer votre fantasme de toute puissance technologique sur le biotope. Vous ne m’écoutez pas. Vous continuez d’épuiser les énergies fossiles mises à votre disposition depuis des millions d’années en quelques décennies.

S’il ne s’agissait que de votre avenir, je ne m’en soucierais nullement.

 Mais vous détruisez votre lieu de vie en l’épuisant à une vitesse grandissante. Vous consommez  deux fois ce que la planète vous offre comme ressources chaque année.

Il s’agit de l’avenir même de la Terre que vous mettez en péril, entraînant toutes les espèces vivantes dans votre frénésie de surconsommation aveugle.

Je ne vous laisserai pas faire. 

Des alertes comme Tchernobyl, Fukushima auraient pu vous inciter à réfléchir collectivement sur les risques majeurs que vous faîtes courir à la planète. Mais chaque catastrophe vous donne l’énergie du désespoir et vous repartez de plus belle, aveugles et sourds.

Je viens de vous adresser un signe plus fort. Vous n’êtes pas indestructibles en tant qu’espèce. Vous n’êtes pas à l’abri d’une disparition massive.

Il n’est pas impossible… que j’ai utilisé votre propre folie pour vous atteindre plus efficacement, en transportant des virus sur les particules fines que votre activité industrielle génère toujours plus.

Je vous donne un avertissement. Ecoutez-le si vous en avez la sagesse et la force avant qu’il ne soit trop tard. Vous avez besoin de la Terre mais la Terre, elle, n’a pas besoin de vous.

Agissez avant qu’il ne soit trop tard, c’est votre intérêt en tant qu’espèce.

Certains d’entre vous, plus sages, l’avaient compris depuis longtemps.

« Traitez la Terre, la nature et les animaux comme il se doit. Elle ne vous a pas été donnée par vos parents, elle vous a été prêtée par vos enfants »   Vieux proverbe indien.

Je vous ai parlé très simplement, du fond de mes entrailles, pour que chacun d’entre vous comprenne et agisse.

«  Celui qui ne sait rien est un imbécile, celui qui sait et ne dit rien est un criminel »

Vous ne pourrez pas dire que vous ne saviez pas.

 

 

“Nous devons arrêter de penser que nous, les êtres humains, sommes un élément indépendant du système, résume Carlos Zambrana-Torrelio. Car nous en déduisons, à tort, que nous pouvons transformer, détruire et modifier l’environnement à notre convenance. Tout changement que nous imposons à la planète aura une répercussion sur notre santé.”

 

Ph.Delamarche